Evacuation d’un squat artistique : la Bonne Etoile dormira dehors
ALTERNATIF - Six heures, hier matin, le jour n’est pas encore levé, six camions de CRS se garent devant le 105 quai de Queyries pour entamer une expulsion. C’est le squat artistique de la Bonne Etoile, installé rive droite dans un ancien silo à grains, qui est prié de faire ses valises. Le déménagement va durer toute la journée. Sous bonne garde. Ni les journalistes, ni même l’avocat de l’association, ne sont autorisés à pénétrer sur le site. Les occupants, eux, s’organisent dans l’urgence pour gérer leur matériel. Ils n’ont aucun lieu de repli. En soirée, le découragement n’est pas loin : «C’est beaucoup de travail, d’efforts, et d’investissement, pour très peu de considération, regrette Heneriques Filipe, le programmateur, On ne nous propose aucune alternative. On est vraiment dégoûtés».
La Bonne Etoile c’est donc un collectif dédié aux cultures urbaines (graff, électro, slam, break dance, etc), installé dans cet immense bâtiment abandonné, depuis novembre 2006. Sur place, l’association propose un espace de création de 1000 m2, vétuste, mais qu’elle nettoie dans un esprit alternatif de récupération. Divers artistes y sont invités. Des rencontres voient le jour avec des jeunes défavorisées. Des DJ interviennent pour des soirées publiques une à deux fois par mois. Et une troupe de théâtre a également monté sa scène. Bref, actuellement c’est une trentaine de personnes qui gravitent autour du lieu. Et la structure compte plus de 2000 adhérents.
Bien sûr, tous savent que l’occupation est illicite. Le propriétaire, une entreprise basée dans le Gers, souhaite vendre. Il serait en contact avec un éventuel acquéreur, ce qui aurait précipité l’évacuation. Mais tous savent aussi que la CUB est fortement intéressée pour préempter les bâtiments dans ce secteur, en vue de la création d’un futur éco-quartier. Il y a donc de fortes chances qu’au final ce soit la collectivité qui rachète le lieu. Ce qui aurait pu faciliter le compromis. Les squatteurs y comptaient. Ils pensaient même avoir obtenu quelques garanties. «Depuis avril, nous négocions avec la mairie pour signer une convention temporaire, dénonce l’avocat maître Boulanger. En fait, je me rends compte que tout ça a été mené en trompe l’œil. J’ai reçu il y a treize jours une lettre de l’adjointe chargée du dossier, me confirmant que rien ne bougerait avant un an et demi. J’ai donc l’impression qu’il y a eu un double langage».
D’autant que selon le communiqué de la préfecture, qui a fait procéder à l’exécution de la décision judiciaire, «par lettre en date du 20 août 2008, M. le maire de Bordeaux a indiqué au préfet qu’aucune solution de relocalisation (…) n’a pu être trouvée». Le sort de la Bonne Etoile semblait donc scellé depuis longtemps. Et la ville aurait, par ailleurs, «signalé à cette occasion l’existence de diverses nuisances (dégradation du mobilier urbain, rixes et tapage nocturne), notamment lors de l’organisation de raves parties privées». Etrange, dans ce secteur de friches industriels, où les riverains ne se bousculent pas vraiment.
Le collectif a donc surtout l’impression qu’on a voulu se débarrasser de lui au plus vite. «Je pense qu’il y a une grosse combine, grince le programmateur. Si la CUB rachète, elle aurait eu du mal à nous virer. Alors ils se dépêchent pour mettre notre expulsion sur le dos du propriétaire actuel». «Ils sont en train d’interdire le moindre événement, ils n’ont rien compris. 80% des subventions vont au Grand Théâtre. Ca veut tout dire. Et à côté, la culture est en train de crever». Même constat pour l’avocat : «On pouvait bien nous faire tout ce cinéma sur Bordeaux capitale européenne de la culture. Résultat, dans un lieu de création, on y envoie 200 CRS».
Laure Espieu
(Photo Nicolas Tucat)



Décidément, à Bordeaux, l’ « esprit » 2013 a du plomb dans l’aile. A croire que l’ « enthousiasme », l’ « adhésion populaire » et la « mobilisation politique historique » et sans faille pour Bordeaux 2013 et ses ambitions de « démocratie culturelle » n’étaient que pâles fantômes, projections électoralistes du cabinet d’un maire en phase pré-électorale ? En tout cas, au royaume de l’ex-future capitale européenne de la culture, les collectifs, artistes squatters, cultures et pratiques émergentes ne sont ni à la mode, ni l’objet d’attention privilégiée de la part de notre municipalité.
Ainsi, après que Espace 29, collectif d’artistes installé rue Ferdinand Marin par la mairie elle-même (il est vrai en phase pré-électorale) a annoncé devoir mettre la clef sous la porte, faute de subventions suffisantes, c’est au tour du collectif La Bonne Etoile, qui squattait les anciens silos du Mirandais à la Bastide, et commençait à donner vie à une friche artistique passionnante, d’être expulsé. A grand renfort de policiers, bottés et armés, intervenant manu militari pour déloger des artistes (présumés délinquants et criminels car ils auraient investi un lieu vide jusque là pour lui donner vie ?) et déménager …. des œuvres d’art. Toute une journée pour vider un site, ce n’est pas rien : qui se pose à Bordeaux réellement la question de savoir où iront physiquement les œuvres et où travailleront les artistes ? Sont-ce bien d’ailleurs des œuvres ou des artistes, aux yeux de la mairie ? Etrange et dérangeante image que cette expulsion, qui n’est pas sans rappeler les forces de l’ordre cassant à la hache les portes de l’église Saint-Bernard, qui donnait refuge aux sans-papiers… ou certains autodafés. Alors, bien sûr, selon l’élue adjointe de quartier, qui joue le rôle de « la gentille », la mairie aurait bien voulu faire quelque chose, mais elle se retrouve, pauvre petite cigale, bien démunie face au méchant propriétaire capitaliste qui veut récupérer son bien... Et puis, c’est bien sûr aussi, « la faute à la Cub », qui aurait pu préempter le terrain... Quant au préfet, qui joue le rôle du méchant, et a fait procéder à l’expulsion, il agit selon lui suite à des courriers de la mairie qui aurait signalé des « nuisances occasionnées par les activités du collectif », et se serait plaint de rave parties …. Le seul qui soit sincère dans cette affaire, à part le collectif d’artistes victime de l’expulsion, est d’ailleurs bien certainement le préfet, qui agit sur demande.
Bon, pourquoi s’exciter encore : rien de nouveau me direz vous, dans une ville où tout ce qui est jeune, qui bouge et est un peu différent fait l’objet de suspicion. Des jeunes artistes squattant une fiche industrielle se droguent forcément : rave party et arts émergents, ça va ensemble. Le truc dérangeant, c’est que tout cela se déroule à peine un mois après l’échec de Bordeaux à la candidature de Capitale européenne de la culture, et à la proximité de la caserne Niel, que la mairie, après avoir enfin découvert les vertus de l’écologie, de la diversité culturelle et des arts nouveaux, souhaite convertir en éco-zone, où « cohabiteraient harmonieusement » artistes, entreprises, services… Belle « réserve » modèle en perspective. Projet vendu dans le dossier Bordeaux 2013, lors de la visite du comité, comme un engagement indéfectible de la municipalité en faveur de la liberté foisonnante de la création artistique…On y croirait presque. La réalité, bien évidemment est toute autre. L’expulsion du collectif artistique la Bonne Etoile, dont on aurait justement bien vu qu’il postule à un éventuel appel d’offres pour animer cette future friche artistique « municipale », ou en tout cas y trouve un accueil naturel, ne montrerait-elle pas qu’il s’agit plutôt de faire dans ce quartier une nième opération immobilière et urbanistique, avec cette fois-ci une caution environnementale et artistique ? Envisager de créer une friche artistique, en commençant par virer le voisinage artistique, ça le fait pas vraiment. Ne serait-ce pas plutôt un éco-Faubourg des arts en quelque sorte, que verrait bien la mairie, où les artistes seront bien rangés dans leurs petites boîtes rénovées, à condition qu’ils puissent payer le loyer à Domofrance ? Mais une friche artistique, comme la Belle de mai à Marseille ( et oui), un squat artistique, comme il y en a dans toutes les grandes villes de France aujourd’hui, ce ne sont pas du tout des faubourg s des arts, ce ne sont pas des ateliers ou des boutiques d’artisans. Ce sont des lieux pluridisciplinaires, interculturels, à géométrie variable, ouverts à la société, qui brassent du monde, des rencontres, des formes, et font naître librement désirs et questionnements.
Cette expulsion illustre à merveille une belle forme d’hypocrisie politique à la bordelaise, noyée dans un galimatias procédurier qui complexifie les choses à l’envi, où on renvoie la faute à la Cub (comme toujours quand il y a un problème à Bordeaux) et au préfet, qui lui-même renvoie à la mairie. C’est oublier que dans bien des villes, il arrive que les maires se battent pour préserver les squats, voire aménagent les lieux pour les artistes (l’exemple récent à Paris du 104), ou les relogent quand la négociation avec le propriétaire n’est pas possible… Sinon par véritable conviction artistique ou culturelle, au moins parce que ça fait « branché » et contemporain.
A la fermeture annoncée d’Espace 29, collectif subventionné par la ville, alors même qu’elle était encore candidate au titre de capitale européenne, fait donc tristement écho l’expulsion du collectif La Bonne Etoile, après l’échec de Bordeaux 2013. On ne peut certes pas reprocher à Bordeaux de ne pas être dans la continuité ! Le hic, c’est que c’est surtout dans la capacité d’une ville à permettre la mise en œuvre de tels projets artistiques, en leur laissant la liberté de création, et en assurant sinon leur subventionnement, du moins la pérennité de leur lieu de travail, que résident aujourd’hui les dynamiques d’un potentiel culturel… Et pas dans « l’achat » de super grands festivals interplanétaires, hyper coûteux, comme Evento… Le « maire des friches », comme l’avait surnommé son rival malheureux durant la campagne des municipales, n’a vraiment rien compris à l’échec de Bordeaux 2013.
Rédigé par : KYRA | 30/10/2008 à 18:14
Il est triste que ce squat artistique n'ait été porté à la connaissance du plus grand nombre que lors de cette expulsion, triste de constater encore une fois que Bordeaux et sa mairie refusent d'une certaine façon de regarder vers demain et l'énergie créative en devenir. L'art ne se résume pas et ne s'est jamais résumé à l'esthétisme. L'art doit déranger, interroger, bousculer les codes, nous emmener vers un ailleurs. Il y a autre chose que les belles pierres et les promenades au bord de la Garonne. Il y a évidemment NOVART, mais pourquoi aller chercher bien loin des artistes alternatifs "reconnus" alors qu'il existe à Bordeaux des artistes talentueux qui auraient bien besoin que leur ville les soutienne.
Rédigé par : Galadriel | 31/10/2008 à 08:56
Ah oui, Bordeaux, ville de la Culture, ... des Cultures... ?!?
Dérangeons l'art dérangé et "rangeons-le" dans les lieux qui lui sont dédiés...
Bon, je crois que mieux que des paroles, il va falloir être "là", être surtout curieux de l'autre et de ce qu'il nous apporte.
Altruiste, vous dites?! Si vous voulez...
Rédigé par : L. blue | 31/10/2008 à 16:39
et cette évacuation intervient après le resultat pour la capitale culturelle 2013... aurait elle eu lieu si bordeaux avait gagné?
Rédigé par : Anne-Flore | 01/11/2008 à 20:15
Dans le même ordre d’idées, demandez ce que pense le collectif “Pola” de ce qui leur avait été promis dans le cadre de la candidature 2013… On leur a fait miroiter un très vaste local Place de la Ferme de Richemont, ils s’y sont installés, ils ont travaillé sur un projet qui redonnait à la salle qui s’y trouve (au RDC) une place pour la diffusion de spectacles, et aujourd’hui la mairie revient sur ses engagements, et dit qu’elle n’a pas les moyens de reprendre ce local (qui appartient au rectorat). Ajoutez à la confusion générale le vote unanime sur le projet Evento (3 millions d’euros), pas une voix pour protester contre cet “événement” coûteux, et pour dire que l’argent qui manque toujours pour soutenir les acteurs de terrain à Bordeaux devient soudain facile à trouver pour un projet déjà éventé. Non seulement cette ville se moque de l’art et de la culture, et ne songe qu’à la communication propre à assure les réélections à venir, mais il n’y a pas une seule protestation du côté de ce qu’on appelle “l’opposition”. D’une façon ou d’une autre, oui on expulse les artistes, oui on les contraint à renoncer, par tous les moyens, asphyxie, coups bas, procès d’intention, et autres formes de la réduction des espaces de liberté. Et, excusez-moi d’y revenir, pas une voix pour dire non.
Rédigé par : Philippe | 04/11/2008 à 13:28
« A quoi sert-il d’expliquer à nos enfants que Vichy, la collaboration, c’est une page sombre de notre histoire, et de tolérer des contrôles fiscaux sur une dénonciation anonyme, ou des enquêtes sur une dénonciation anonyme ? »
(Nicolas Sarkozy, 30 août 2007, université d’été du Medef)
Rédigé par : Bernard Tonciel | 13/11/2008 à 18:53