Qui va rétro va Piano
EXPOSITION - Renzo Piano aime rappeler la réaction du cinéaste italien Roberto Rossellini visitant Beaubourg : «Ce n’est pas le bâtiment qu’il faut regarder, mais le visage des gens qui regardent le bâtiment.» Cette phrase peut servir d’exergue à l’expo bordelaise qu’Arc-en-Rêve consacre à ce concepteur né à Gênes en 1937. Comme Piano est archi reconnu (prix Pritzker 1998), qu’une monographie complète au centre Pompidou l’a déjà honoré en 2000, Michel Jacques et Sophie Trelcat, commissaires de cet «atelier», montrent son travail «autrement», du point de vue des usagers. En s’appuyant sur la «maîtrise d’usage», valeur que Piano a expérimentée en 1979 en Italie, à Otrante, avec les habitants.
Voici donc une mise en scène qui laisse parler des bâtiments, comme des chants et chœurs alternés d’un Répons, en référence à l’œuvre de Pierre Boulez, pour qui Piano a bâti l’Ircam à Paris. La visite s’organise autour de maquettes de quatorze projets, du centre Pompidou élevé avec Rogers en 1977, à la tour du New York Times à Manhattan. Des pièces techniques déterminantes d’une construction, telle l’énorme brique de verre de la maison Hermès de Tokyo, étayent la technologie sophistiquée de cet homme de chantier, qui dirige un atelier de 100 personnes, entre Paris et Gênes. Cela étant posé, s’ajoutent des strates de témoignages. En commençant par les photographies de Gianni Berengo Gardin, le Cartier-Bresson italien, qui pour le jeune Piano a saisi de son noir et blanc le quotidien italien des années 70.
Les bonnes paroles fusent, grâce à des documents audio, comme la narration très digne de Marie-Claude Tjibaou expliquant comment est né le centre culturel de Nouméa, qui porte le nom de son mari assassiné. Ce projet magistral de 1998 - dix grandes huttes de bois d’iroko mêlé au verre et au béton - s’élève contre vents et mer, en totem de la culture kanak. Mais dans cette présentation à se composer soi-même, ce sont les documentaires d’Ila Bêka et Louise Lemoine qui ressortent. Particulièrement celui qui s’immisce dans le siège de la société de design B&B, à Côme (1973). Grâce à un responsable de l’entretien, on comprend comment Piano y a fait ses gammes pour Beaubourg, en expérimentant le plan libre, une structure métallique en treillis, des couleurs vives. Ce film est animé par un sketch hilarant, celui du gardien qui mime comment il faillit mourir dans sa guérite quand une voiture l’emboutit. Un épisode digne de la comédie italienne, filmé par un duo à surveiller (lire ci-contre). Piano assume la mise en scène intrusive, car «chaque bâtiment a son Quasimodo».On a néanmoins quelque regret de ne pas voir exposés plus de projets récents. Comme l’Académie des sciences à San Francisco, un caméléon techno-durable, au toit vert planté. Car si Piano séduit, c’est grâce à ses architectures toujours renouvelées, hospitalières, sans surenchère formelle, aériennes comme des planeurs, liquides comme la mer. «L’architecte doit être un peu sociologue, géographe, poète», dit-il. Seigneur raffiné en tweed plutôt que star en noir corbeau, toujours admiré pour son «coup de folie indiscipliné» à Beaubourg (1), ce frondeur aimable, humaniste et responsable traque l’académisme. Il répète ses formules rusées, bien cadrées : «Ecouter, ce n’est pas obéir.» Sa perfection intrigue, son apparente absence de tourments aussi. En se référant à Borges («Un architecte doit se souvenir puis oublier»), il livre et referme une piste.
(1) Lire la Désobéissance de l’architecte, de Renzo Piano (Arléa/Seuil, 2004), 7 euros.
Anne-Marie Fèvre


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